08.10.2016

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The World – Jia Zhangke – 2005

 

1er mai 2005
Jouqueveil

regard qui s’ajoute à nos peaux ne vaut qu’à devenir une nuit
parmi d’autres une langue un peu moins étrangère où nos figures
désarmées commencent à briller.

briller d’un silence au ventre.

le ventre de nos demeures.

le ciel bleu songe vaste
vautour prêtant les portes
d’où en se défaisant le monde se fait
fait une fois encore boire des miracles à nos cœurs
comme il se doit

attendre l’œil
de vague en vague
des questions plus rien ne reste

tout reste à entendre
tout reste à taire

nos amours poussent comme l’herbe. tombent pitoyablement.
avancent sur les rêves, reculent sur les mains, rêvent de toutes
mains. guettent. mangent jusqu’à l’air entre nous.

dans l’absence claire
on se bat
sans mains
jusqu’aux tempes
du ciel à moitié vide

dans tes yeux
nage une ombre
et sombre
tendre dans les miens
l’ombre qui nage aussi

une ombre qu’aucun regard sans toi ne peut rejoindre.

l’ombre d’un soir qui traverse sans répondre.

sommes-nous de mémoire des éternels vivants qu’une terre
pleine de lèvres apaise comme des survivants?

du bleu… du bleu sans qui le silence ne saurait prendre vol.

la mer reviendra-t-elle pour nos yeux dire une fois pour toi
l’amour oublié dans ses larmes?

il y a moins de solitude à être seul seulement seul.

Marie Bauthias

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21.09.2016

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Ingeborg Bachmann & Paul Celan

https://podcloud.fr/podcast/feuilleton/episode/le-temps-du-coeur-correspondance-paul-celan-ingeborg-bachmann-2-slash-5

Dire L’Obscur

Comme Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et de la beauté de la terre
et de tes yeux qui règnent sur le ciel
je ne sais dire que l’obscur.

N’oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, alors que ta couche
était encore humide de rosée et que l’œillet
était endormi sur ton cœur,
tu vis le fleuve obscur
qui passait près de toi.

La corde de silence
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur résonnant.
Transformée fut ta boucle
en cheveux d’ombre de la nuit,
des ténèbres les noirs flocons
enneigèrent ton visage.

Et je ne t’appartiens pas.
Tous deux à présent nous nous plaignons.

Mais comme Orphée je sais
du côté de la mort la vie
et pour moi bleuit à l’horizon
ton œil à jamais fermé.

Ingeborg Bachmann

08.07.2016

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Meshes of the Afternoon – Maya Deren & Alexander Hammid- 1943

 « Elle venait de me livrer, dans ma chambre, son corps et son ombre. Son âme fragile et passagère, sans lien avec le monde terrestre, s’était glissée hors de ses vêtements noirs et fripés, hors de cette chair qui l’avait fait souffrir; elle s’était réfugiée dans l’univers des ombres errantes, entraînant, me semblait-il, ma propre ombre à sa suite.
(…)
Un seul regard d’Elle eût suffi à me donner la solution de tous les problèmes de la philosophie et de toutes les énigmes de la théologie. Un seul regard d’Elle, et tous les mystères se fussent dissipés. »

La chouette aveugle (1936) – Sadegh Hedayat

5.07.2016

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La Fausse Note – Raoul Servais – 1963

Je veux l’entendre

Au fond de chaque chanson
même la plus triste
au fond de chaque verre
quelque chose sonne doucement.

Une fois plus fort
Une autre fois à peine.

Je veux l’entendre.
Dieu sait ce qui me pousse
à attendre que vienne ce son,
sinon j’aurais la peur au cœur.

Jan Skácel – Ce que le vin sait de nous

19.06.2016

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Belladonna of Sadness – Eiichi Yamamoto – 1973

L’appel amer d’un sanglot

Venez femmes aux seins fébriles
Écouter en silence le cri de la vipère
Et sonder avec moi le bas brouillard roux
Qui enfle soudain la voix de l’ami
La rivière est fraîche autour de son corps
Sa chemise flotte blanche comme la fin d’un discours
Dans l’air substantiel avare de coquillages
Inclinez-vous filles intempestives
Abandonnez vos pensées à capuchon
Vos sottes mouillures vos bottines rapides
Un remous s’est produit dans la végétation
Et l’homme s’est noyé dans la liqueur
Carré Blanc (1965)

J’ai volé l’oiseau jaune
Qui vit dans le sexe du diable
Il m’apprendra comment séduire
Les hommes, les cerfs, les anges aux ailes doubles,
Il ôtera ma soif, mes vêtements, mes illusions,
Il dormira,
Mais moi, mon sommeil court sur les toits
Murmurant, gesticulant, faisant l’amour violemment,
Avec des chats.

Joyce Mansour

 

08.06.2016

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Le Dirigeable volé – Karel Zeman – 1967

Henri d’Ofterdingen – Extrait

Lorsque nombres et figures ne seront plus
La clef de toutes créatures,
Lorsque tous ceux qui s’embrassent et chantent
En sauront plus que les savants profonds,
Lorsque le monde reprendra sa liberté
Et reviendra au monde se donner,
Lorsqu’en une clarté pure et sereine alors
Ombre et lumière de nouveau s’épouseront,
Et lorsque dans les contes et les poésies
On apprendra l’histoire des cosmogonies,
C’est là que s’enfuira devant un mot secret
Le contresens entier de la réalité.

Novalis

27.05.2016

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Le Petit Fugitif – Morris Engel, Ruth Orkin & Raymond Abrashkin – 1953

Si l’on me cherche

Si l’on me cherche
C’est un matin d’Hiver qu’on me trouvera
Un matin d’Hiver sous la pluie
Un matin quand la vie n’a plus de hasard
Mais que tout est pareil encore à l’Hiver
Les arbres le pavé la rue presque déserte
On me trouvera dans l’inutile
Dans un mot qui n’a pas de sens
Un mot qui n’a pas de raison

Recueil : « Poèmes pour toute mémoire »

Jacques Prevel

 

12.05.2016

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Malina – Werner Schroeter – 1991

L’énorme beauté qui va survenir

Les grandes orgues de la destruction, les orages et les vagues de la mer éternellement jeune, voilà l’entrée triomphale de la justice déferlant sur vos châteaux en Espagne bâtis sur le vent, sur la chair et le sang sacré des êtres créés et non créés.

La vermine est au sommet de la tour, les reliques du son et de la lumière ont été jetées au fond de l’abîme ; elles gisent dans la boue du marécage parmi les crapauds mutilés. Ces choses immondes justifient notre présence. Elles ont combattu, horriblement combattu, chacune dans sa noire, intemporelle et humide solitude et nous voici devant notre ouvrage, devant nous-mêmes et non pas le septième jour, mais l’unique, l’immuable, l’éternel premier jour.

Maurice Blanchard

08.06.216

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Le Baron de Crac – Karel Zeman – 1961

La Vigile de la Sainte-Agnès

Extraits

 41

Pareils à des fantômes, ils se glissent dans la vaste salle;
Pareils à des fantômes, ils se glissent jusqu’au portail de fer:
Là gît le Portier, dans une posture incommode;
Une énorme bouteille vide à ses côtés:
Le dogue attentif se relève, secoue son poil
Mais son œil avisé reconnaît une forme familière ;
L’un après l’autre, les verrous se détachent,
Les chaînes sont posées sans bruit sur les dalles usées;
La clé tourne et la porte gémit sur ses gonds.

42

 Et ils s’enfuient. Aïe! Dans les temps anciens
Ces amants s’enfuirent dans la tempête.
Cette nuit-là, le Baron rêva mille malheurs,
Et tous ses hôtes-guerriers connurent des cauchemars
De formes et d’ombres de sorcières et de démons
Et de vers avides dans des cercueils. La vieille Angela
Mourut secouée par une attaque, son maigre visage révulsé;
Le diseur de chapelets, ayant égrené mille Avé,
Pour toujours oublié, s’endormit parmi les cendres froides.

Février 1819

John Keats

05.05.2016

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Memories of Matsuko – Tetsuya Nakashima – 2006.

L’oiseau

Sous son dôme de verre, derrière ses yeux,
Ton Oiseau de Panique n’était pas empaillé. Il paraissait en quête
De quelque chose, tu ne savais pas quoi. Je le devinais
Dérouté par le verre, ce mur invisible.
Un gecko de zoo collé contre le néant,
Avec toute la vie battant dans sa gorge,
Comme s’il se tenait sur l’éther….
Tu m’as tout raconté
Sauf le conte de fées. Pas à pas
Je suis descendu dans le sommeil
Dont tu essayais de te réveiller.

[…]

Ted Hughes, Birthday Letters, traduction de Sylvie Doizelet, Gallimard, 2002, p. 90.

Sylvia Plath